Demain, Simonæ aura 1 an.
Un peu plus si on considère que la série de tweets à l’origine de tout ça date du 6 juillet 2016.

Plongée jusqu’au cou dans les préparatifs de l’anniversaire du magazine, j’ai eu envie de faire un retour d’expérience sur sa création. C’est un type d’article que je trouve très instructif et il m’a semblé que Simonæ s’y prêtait bien.

Après tout, tout le monde n’a pas l’occasion de créer un webzine from scratch avec une équipe d’amateurices bénévoles !

Pourquoi avoir créé Simonæ ?

Commençons par le commencement, les raisons de l’existence de Simonæ. Tout est parti d’un énième problème avec le plus gros webzine féminin (et non pas féministe) francophone, qui m’a poussée à arrêter définitivement de le lire. Je connaissais des sites et des blogs parlant (bien) de féminisme, de grossophobie, de lutte antiraciste ou encore de transphobie ; mais j’avais envie d’un magazine qui parle de sujets variés (société, cinéma, mode, cuisine, politique, DIY, sexo…) de façon réellement féministe. En somme, avoir la possibilité de lire des articles pas forcément centrés sur le militantisme, sans tomber sur du racisme, de la biphobie ou une « blague » sexiste toutes les deux lignes. J’ai expliqué tout ça sur Twitter, à mes 150 abonné·e·s de l’époque, demandé si un tel site existait, et fini mon rant par « Sinon, quand est-ce qu’on se lance ? »

Il se trouve que je n’étais pas læ seul·e à être frustré·e de ne pas avoir de magazine qui me convienne, et après quelques relais par des personnes plus suivies que moi (dont Aleeshay <3), nous nous sommes retrouvé·e·s à environ 40 motivé·e·s.

Je pense sincèrement que si nous avions eu la moindre idée de l’ampleur de la tâche, nous aurions abandonné aussi sec. Nous n’avions aucune idée de ce qui nous attendait, puisque nous étions (et nous sommes toujours, d’ailleurs) une équipe d’amateurices, et que nous n’avions jamais travaillé sur un projet équivalent.

Vous avez déjà essayé de prendre des décisions à 40 ? Je ne parle pas d’un vote organisé, avec tous les éléments prédéfinis, mais de déterminer quels sont les sujets à discuter, de cadrer les débats, d’identifier et étudier les solutions possibles et leur faisabilité technique puis de voter pour celles qui conviennent le mieux. Le tout en ayant décidé dès le départ que l’organisation est « horizontale », ce qui met en théorie tout le monde au même niveau.

L’avantage de ce genre de situation, c’est que ça ne laisse pas le choix : il faut être patient·e, diplomate et savoir expliquer clairement des enjeux et des contraintes techniques précises à un public varié. Nous avons donc tant bien que mal monté tout le projet en moins de 2 mois, avec une sortie prévue pour le 5 septembre 2016.

Je pense sincèrement que si nous avions eu la moindre idée de l’ampleur de la tâche, nous aurions abandonné aussi sec.

Pendant ces deux mois, nous avons défini quelques dizaines de choses : la ligne éditoriale du magazine, notre positionnement politique sur certains points, les conditions à remplir pour faire partie de l’équipe, l’organisation de ladite équipe, le support de publication, la fréquence de parution, les critères à respecter pour les articles, toute l’identité visuelle du magazine, et ce qui nous a au final pris le plus de temps : le nom.

À cela s’ajoute toute la partie technique, que j’ai dû assurer seule, étant la seule personne avec des compétences en intégration et en développement dans l’équipe. Heureusement, je venais de démissionner de mon emploi, et j’avais une période de flottement avec beaucoup de temps libre : entre la mise en place technique et toute l’organisation, j’y ai passé presque 1 mois à temps plein.

Le lancement, les premières erreurs et les leçons apprises

Le 5 septembre, nous avons lancé le magazine, avec une quinzaine d’articles déjà écrits, et un ou deux nouveaux par jour. Ce rythme de publication a été une de nos premières erreurs.

Voici le cycle de production d’un article publié sur Simonæ :

1. un·e rédacteurice a une idée d’article et en parle au reste de l’équipe ;
2. l’idée est validée, l’article est placé sur le planning et læ rédacteurice commence à l’écrire ;
3. si possible, un·e illustrateurice crée une ou des illustration(s), sinon on cherche une photo libre de droits qui corresponde ;
4. une fois écrit, l’article passe en relecture orthographique + relecture de fond ;
5. après correction, il passe en mise en page et est programmé pour parution à la date prévue.

Toutes ces étapes demandent du temps, et il était irréaliste d’espérer pouvoir tenir le rythme d’1 à 2 article(s) par jour avec une équipe bénévole (qui a, pour la majeure partie, un emploi ou des études à temps plein à côté). Nous avons tenu plus de 6 mois avant de décider de ne plus publier le dimanche, et nous avons finalement décidé de passer à 3 articles par semaine (+ vendredi c’est végane) début juillet 2017.

Le problème de ce rythme effréné de parution, c’est qu’il nous a poussé à publier des articles parfois incomplets, pas assez documentés voire factuellement faux. Par peur d’avoir « un trou dans le planning », nous avons parfois bâclé des articles ou publié sur des sujets qui n’avaient pas nécessairement leur place sur Simonæ, ce qui est dommage.

Nous nous sommes parfois également attaqué·e·s à des sujets trop gros pour nous. Le problème dans ce cas-là, c’est que c’est justement notre manque d’expertise dans le domaine qui nous a empêché·e·s de nous rendre compte que nous étions à côté de la plaque. Nous avons depuis appris à nous méfier des sujets que nous ne maîtrisons pas assez et nous prenons plus de temps sur l’étape de validation de l’idée, pour être sûr·e·s de ne pas publier à nouveau des articles erronés par manque de connaissance.

Nous avons fait des erreurs et nous en referons, c’est inévitable. Le principal est que nous apprenions d’elles pour les comprendre réellement et éviter de les répéter.

En fait, la première dont je me souviens date d’avant le lancement officiel du magazine. Nous faisions des appels à contribution régulièrement sur Twitter, pour constituer notre équipe. Plusieurs de nos rédactrices racisées ont quitté le projet par manque de temps, ce qui a complètement déséquilibré l’équipe. Or, nous avions très peur de nous transformer en un énième support whitefem. Nous avons donc fait un appel à candidature spécialement à destination des féministes racisé·e·s, sans nous rendre compte sur le moment que c’était une connerie. Ça a été notre première leçon.

Un autre problème que nous avions au début du projet, c’est que nous avions l’habitude d’être des individus et d’intervenir en tant que tel·le·s sur Twitter. Ainsi, quand nous sommes tombé·e·s sur les premiers reproches concernant Simonæ qui ne nous étaient pas directement adressés [1], certaines d’entre nous ont crié au « subtweet », sans réaliser que c’était ridicule : nos lecteurices n’ont aucune obligation envers nous, iels peuvent parler du magazine sans le mentionner, comme je peux le faire parfois en critiquant des articles de tel ou tel journal. Ça nous paraît maintenant évident, mais il nous a fallu un moment pour prendre du recul et arrêter de réagir personnellement.

Nous avons fait des erreurs et nous en referons, c’est inévitable. Le principal est que nous apprenions d’elles pour les comprendre réellement et éviter de les répéter.

Une des choses merveilleuses dans ce projet, c’est que les membres de la rédaction ont grandi en même temps que le magazine. Nous n’avions pas tou·te·s les mêmes connaissances en entrant dans l’équipe, et nous avons appris énormément au fil des articles écrits par les autres, des recherches pour nos propres articles et des shitstorms Twitter (qu’elles nous concernent ou pas).


Et puis, à l’exact opposé de ce que peut parfois être Twitter, un lieu où le moindre propos mal formulé peut valoir à quelqu’un l’étiquette « problématique » ainsi qu’une mise au ban de la « société militante »[2], notre fil de discussion interne « Théories féminismes » a permis à bon nombre d’entre nous de poser ses questions (pas si) stupides sans crainte et de demander des ressources à des gens qui étaient là pour aider.[3]

To-do lists, planning et compte-rendus

Je suis extrêmement organisée. Vous savez, le genre de personne qui possède un bullet journal rempli de to-do lists, s’envoie des emails de rappel ou d’organisation quotidiennement, a un scan de l’ensemble de ses documents administratifs sous la main en permanence et liste en détail le contenu de tous ses cartons à chaque déménagement ? Ben c’est moi. Et ça m’a clairement sauvée en ce qui concerne Simonæ.

Un projet de ce type, c’est avoir en permanence 50 choses à gérer. Et ça demande deux qualités principales : l’organisation et la capacité à déléguer.

En plus des serveurs Discord et du forum (maintenant inutilisé), nous nous servons de dizaines de documents textes et de tableurs afin tout gérer. Du planning aux compte-rendus des réunions hebdomadaires en passant par le « Petit Simonæ Illustré », un document de 24 pages recensant toutes les infos pratiques liées au fonctionnement interne du magazine, il y a de quoi faire !

L’ensemble de ces ressources écrites associées à une organisation en « teams » spécialisées (les correcteurices, la team mise en page, les community managers…) qui s’est mise en place au fil du temps nous permet d’optimiser le temps passé à travailler sur Simonæ, de mettre à profit les compétences de chacun·e et d’harmoniser notre façon de travailler.

Reste la deuxième qualité que j’ai évoqué plus haut : la capacité à déléguer. Et c’est là que le bât blesse pour moi. J’ai mis plusieurs mois à réussir à déléguer certaines tâches, et aujourd’hui encore il m’arrive de dire « je m’en occupe ! » avant de réaliser que j’ai déjà 50 choses à faire et que d’autres sont tout aussi compétent·e·s que moi.

Si vous participez à (ou comptez lancer) un projet similaire, apprenez de mon erreur : déléguez et apprenez à prendre du recul et à garder du temps pour vous.


Si je devais faire une estimation du nombre d’heures que j’ai passé sur Simonæ depuis juillet 2016, ça donnerait quelque chose dans ce goût là :

  • juillet & août 2016 : 8h / jour, 7/7 ;
  • de septembre 2016 à février 2017 : 10h / jour, 7/7 ;
  • depuis mars 2017 : 3h / jour, 7/7 ;

Ce qui fait un total de 2858 heures en 1 an. Et c’est beaucoup trop.[4]

Je suis ravie de participer à Simonæ, c’est la meilleure chose qui soit arrivée dans ma vie, sans exagérer. Mais j’ai failli me cramer, parce que je ne prenais pas en compte mes limites (et que je n’écoutais pas mes camarades du magazine qui me demandaient de lever le pied). Je pense avoir passé moins de 5 jours sans m’occuper du tout de Simonæ depuis juillet 2016. Même quand j’ai annoncé à l’équipe prendre quelques jours pour moi et ne pas du tout m’occuper de l’orga pendant 15 jours, je n’ai pas pu m’empêcher de lire tous les messages du Discord, de corriger des articles et d’assister aux réunions en invisible. Même le 31 décembre, alors que j’étais à un mariage au fin fond de la campagne, je n’ai pas pu m’empêcher de vérifier que l’article du 1er janvier était bien programmé et de faire une dernière relecture « au cas où ». Tout ça en ayant à nouveau un emploi à temps plein depuis mars.

Le problème dans tout ça, c’est que j’ai failli craquer plusieurs fois, ce qui aurait été mauvais pour moi, bien sûr, mais aussi pour le magazine : je suis la seule à savoir ou pouvoir faire certaines choses. Notre « bus factor » est de 1, ce qu’il faut éviter à tout prix.

Si vous participez à (ou comptez lancer) un projet similaire, apprenez de mon erreur : déléguez et apprenez à prendre du recul et à garder du temps pour vous.

Hein ? Simonæ évolue !

Début juillet, nous avons entamé une grosse réflexion sur le magazine, à la fois au niveau du contenu et de notre organisation interne. À près d’un an d’existence, il nous paraissait logique de faire un point.

Tout a commencé avec une discussion sur le pôle illustration, à la fois sur l’organisation des demandes, pour permettre à nos illustrateurices de travailler dans les meilleures conditions possibles (avec des demandes précises et faites suffisamment en avance, notamment), mais aussi sur les illustrations en elles-mêmes, pour réfléchir aux problématiques de représentation et pour s’assurer qu’elles apportent systématiquement un plus à l’article auxquelles elles sont associées, qu’elle ne fassent pas qu’illustrer les propos.

Nous avons également réévalué tous nos articles publiés, pour faire un point et corriger voire mettre hors ligne au besoin. Relire nos articles vieux d’un an nous a permis de constater les progrès que nous avons fait depuis le lancement, mais aussi de repérer les points communs de ce que nous considérons comme les plus réussis, pour essayer de les appliquer aux futurs articles. Les catégories du site ont également été remaniées, pour mieux coller au contenu du site.

Sans lister toutes les modifications apportées – il y en a trop -, la plus notable concerne les témoignages. Nous avons publié plusieurs témoignages médicaux sous la forme présentation de la maladie + témoignage personnel. À la réflexion, c’était une erreur. Les patient·e·s n’ont pas nécessairement les connaissances médicales nécessaires pour présenter leur maladie et, surtout, il y a rarement une seule manifestation, un même symptôme et une seule conséquence pour tou·te·s les malades. Cela donnait des présentations au mieux maladroites, au pire fausses et/ou excluant une partie des concerné·e·s. Ces articles ont donc été modifiés pour ne garder que la partie témoignage personnel.

On fait le bilan, calmement, en s’remémorant chaque instant

Au terme de cette première année d’existence, mon bilan est simple : c’est chronophage, c’est épuisant, c’est parfois très frustrant… mais ça vaut le coup. Je ne regrette absolument pas d’avoir lancé ce cri du coeur complètement au hasard sur Twitter l’an dernier, et surtout d’avoir rencontré mes camarades de Simonæ qui sont devenu·e·s pour certain·e·s des ami·e·s proches et qui, dans tous les cas, m’ont permis de vivre une aventure fabuleuse.

Ce projet est tombé à point nommé dans ma vie : en pleine crise professionnelle, je ne supportais plus d’avoir un emploi complètement à l’opposé de mes convictions et de ne pas être utile. La réussite de Simonæ m’a apporté énormément : de la confiance en moi, des compétences professionnelles (le « Rédactrice en chef, responsable technique & intégratrice, Simonæ.fr – Création du magazine, développement et intégration du site (WordPress), Rédaction d’articles et réalisation d’interviews, Gestion de l’équipe (80 personnes), du recrutement et du planning de publication » qui figure sur mon CV n’est pas là pour faire beau) et surtout la satisfaction d’avoir été à l’origine d’un projet aussi cool !

Mon objectif personnel pour l’année à venir, c’est de réussir à déléguer plus, pour avoir plus de temps pour mes projets perso (genre ma chaîne YouTube 😀), mais aussi pour pouvoir écrire plus d’articles (je pense notamment à une interview dont je n’ai toujours pas fini la retranscription depuis janvier *honte*, ou à mon « Expliquez-moi le spécisme » en cours d’écriture depuis mai…).

Au niveau du magazine, on a bien l’intention de continuer longtemps ! Nous passons beaucoup de temps à lire et à nous former pour faire évoluer Simonæ en permanence, tout en gardant un contenu le plus accessible possible.

On a aussi quelques jolis projets en préparation, mais… on garde le secret pour le moment !

À l’année prochaine pour le bilan des deux ans !

Notes


[1] Nous n’étions pas directement identifié·e·s sur les tweets, nous n’avons donc pas eu de notification de leur existence.

[2] Attention, je ne veux pas dire que c’est toujours immérité, nous sommes responsables de nos propos et devons être prêt·e·s à en subir les conséquences. Je ne parle ici que des cas où des engueulades mémorables sont parties d’une incompréhension due à une formulation hasardeuse ou à des définitions non concordantes.

[3] Non, les militant·e·s sur Twitter ne sont pas à votre disposition pour vous donner des cours personnalisés quand vous le voulez.

[4] Pour comparaison, un an de travail à temps plein, c’est 1607 heures, sur une base de 35h / semaine.