Je suis sincèrement persuadée que Dirty Dancing est un bon film, qu’il est foncièrement féministe et qu’il mérite mieux que sa réputation de bleuette pour adolescentes. Il fait partie depuis longtemps de mes films préférés, même si je ne l’assume que depuis peu (c’est sûr qu’au milieu de Night of the hunter, The deer hunter & La Jetée, il fait un peu tâche), et j’en ai un peu marre de le voir moqué et pris de haut par tout le monde.

Techniquement, je ne vois pas grand chose à redire. C’est propre, carré, bien fait à défaut d’être follement inventif. Ça n’a rien à voir avec un Fincher ou un Kurosawa, mais ça n’est pas non plus ce qu’on lui demande. C’est plutôt joli, les décors sont sympa et il y a quelques beaux plans, au pif la scène de porté dans l’eau, celle dans la cabane de Johnny ou la scène de danse Baby/Penny.

Les chorégraphies sont franchement bien, surtout celle de la scène finale, qui n’est pas devenue culte par hasard. Tous les choix musicaux tombent en plein dans le mille. La BO est parfaite de la première à la dernière note.

Et surtout, je pense que Dirty Dancing est un film féministe. Pour plusieurs raisons :

La manière dont est traité l’avortement de Penny

À aucun moment Penny n’est jugée parce qu’elle veut avorter. Elle est tombée enceinte, elle choisit cette solution, et son choix n’est jamais remis en question. Seules des considérations pratiques sont évoquées (budget, date, disponibilité d’un médecin, nécessité de le cacher à son employeur). Ce qui pose problème, ça n’est pas l’acte médical, c’est la pression sociale qui la pousse à aller voir un boucher qui profite de sa situation pour lui extorquer une grosse somme d’argent en prenant des risques avec sa santé.

Quand je vois comment est traité l’avortement dans la plupart des films / séries actuels, ça fait franchement plaisir. Parce que, quand l’avortement est évoqué (la plupart du temps, accident ou pas, viol ou pas, grossesse désirée ou pas, cette solution n’est même pas envisagée une seule seconde), il est écarté quasiment à chaque fois. Soit parce que la femme décide de mener la grossesse à terme et de garder le bébé / le faire adopter, soit parce que, magie du scénario, une chute ou une agression va entraîner une fausse couche. Même dans des séries considérées comme féministes.

En revanche, Robbie, le serveur qui est « responsable de l’état de Penny » pour reprendre la formulation du film, se comporte comme un gros con et le paye à deux occasions : quand Baby lui renverse une carafe d’eau dessus après lui avoir expliqué ce qu’elle pense de lui et quand M. Houseman le remet vertement à sa place dans la séquence finale.

Ce personnage qui ne prend pas ses responsabilités, ment sur ses intentions pour profiter de la naïveté de certaines jeunes filles (Lisa, la sœur de Baby, pour ne pas la citer), qui juge la sexualité des autres et le fait savoir est montré de manière extrêmement négative durant tout le film. Dès sa première apparition, il est ridiculisé par Johnny, avec une réplique bien sentie :

Le rôle des hommes

Johnny, sous ses airs de bad boy, est un personnage très fragile. Il dépend de la pension Kellerman & du bon vouloir de ses riches pensionnaires pour manger à sa faim. Il vit assez mal cette situation, et une des femmes concernées profite de sa précarité (quand il préfère passer la nuit avec Baby plutôt qu’avec elle, elle s’arrange pour le faire accuser de vol & renvoyer).

Au début du film, le père de Baby est très autoritaire et il a une énorme influence sur elle, notamment sur ses ambitions professionnelles. Il l’incite à fréquenter le neveu de M. Kellerman, stéréotype du petit con parvenu et imbu de lui-même, étouffe complètement sa femme & l’empêche de parler, ne veut pas voir bébé maquillée, veut imposer un départ anticipé à toute la famille… Puis il évolue. Il admet son erreur auprès de Johnny (« When I’m wrong, I say I’m wrong ») et se fait remettre à sa place par sa femme (« Sit down, Jake »).

Et puis, bien sûr, cette réplique culte :

Si je n’avais pas déjà pondu un pavé, je pourrais aussi m’attarder sur les classes sociales et leurs rapports. La différence entre les clients de la pension Kellerman & les employés, mais aussi entre les serveurs issus de familles aisées qui ne sont là que pour se faire un peu d’argent de poche avant d’entrer à la fac et le reste du staff, dont font partie Johnny & Penny qui ont besoin de leur saison pour vivre. Ils ne se mélangent pas et leurs rapports sont loin d’être cordiaux.

Baby met d’ailleurs son père face à ses contradictions sur ce point :

Si cet aspect du film vous intéresse, je vous conseille la lecture de ce billet, il l’explique bien.

Le couple Baby / Johnny

Alors oui, à première vue, on a un parfait exemple du couple bad boy / midinette. Mais il faut voir plus loin que les lunettes de soleil & le perfecto de Johnny.

Oui, Baby est un peu niaise. Mais c’est elle qui fait le premier pas. Et pas pour prendre la main de son n’amoureux et faire de longues promenades sur la plage avec lui. Non, elle va dans sa chambre la nuit, lui explique qu’elle a envie de lui & qu’elle ne veut pas attendre sagement au risque de laisser passer sa chance ; lui met la main au cul et commence à se déshabiller en dansant avec lui. Elle est active, elle a l’initiative, et c’est présenté comme quelque chose de normal, de naturel.

D’ailleurs, c’est elle qui trouve la solution pour Penny. C’est elle qui trouve l’argent pour payer le médecin véreux puis qui va chercher son père pour arranger la situation. C’est elle qui sauve la mise de Johnny en remplaçant Penny pour le spectacle. C’est encore elle qui ose prendre sa défense lorsqu’il est accusé, à tort, de vol. Elle est le personnage fort du film, celui qui résout tous les problèmes.

Dès le début du film, elle est mise en avant pour ses capacités intellectuelles et ses opinions politiques (en gros, s’engager dans le peace corps et sauver le monde) plus que pour sa plastique. D’ailleurs, elle est plutôt jolie, mais n’a pas le physique habituel des héroïnes de comédies romantiques. Et quand sa sœur lui propose de la « mettre en valeur » en lissant ses cheveux et en la maquillant, elle finit par changer d’avis et lui dire qu’elle est plus jolie au naturel.

Lisa, justement, est moquée dès le début du film parce que très (trop) attachée à son apparence. Elle se plaint de n’avoir emporté que 10 paires de chaussures en vacances et passe son temps à penser au maquillage, aux garçons & à sa prochaine robe. C’est une des choses que je regrette, je trouve ça dommage de cracher sur un type de personne pour promouvoir son contraire (typiquement moquer les femmes minces pour revaloriser les grosses). C’est totalement contre productif, mais il s’agit après tout d’une comédie, pas d’un essai sur le féminisme, on peut lui accorder quelques erreurs 🙂

Et enfin, cette histoire d’amour qui a marqué tant d’adolescents, c’est une histoire d’un été, une passade. À la fin du film, Johnny s’en va et ils passent tous les deux à autre chose, point. Aucun jugement là dessus, pas de « c’est l’amour de ma vie, le seul, l’unique, je vais me marier avec lui & nous vieillirons ensemble ». Et c’est con, mais c’est rare.

Alors oui, tous les films sont politiques, même Dirty Dancing.