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Césars 2020 : la double peine des victimes

Je n'ai pas regardé la cérémonie des Césars vendredi dernier, mais j'ai suivi son déroulement via Twitter et j'en ai vu de nombreux extraits.

Photo par Tay Calenda.


J'ai vu les rassemblements aux abords de la salle Pleyel, les femmes dont la colère légitime a été réprimée par la force, à la fois par la police et par des civils armés de gaz lacrymogènes (!).

J'ai vu des femmes prendre publiquement position : Florence Foresti – même si je trouve ses interventions très loin d'être parfaites – et Aïssa Maïga, qui a livré un discours puissant et nécessaire. Sans surprise, les piques de Florence Foresti ont été immédiatement bien accueillies, car venant d'une femme blanche, présentées avec humour et dirigées contre une seule personne.

Aïssa Maïga a fait le choix du malaise : elle n'a pas enrobé son discours d'humour, elle n'a pas parlé de la situation ailleurs en comptant sur nous pour faire le parallèle, comme c'est trop souvent fait ; elle nous a mis face à nos responsabilités. Le malaise provoqué par son discours, le goût amer qu'il nous a laissé, c'est le parfum de la culpabilité.

On ne peut pas se contenter pendant 20 ans d'un blanc identifié comme « des cités » (mais fils d'un acteur connu et d'une rédac' chef d'Elle US...) comme « caution diversité » pendant que ses deux acolytes racisés du film qui l'a fait connaître – et lui a donné sa « légitimité » – disparaissent des écrans français (Saïd Taghmaoui a du partir aux US pour faire carrière, Hubert Koundé n'a pas eu le même succès) ; et s'attendre à ce que ce soit apprécié par les personnes à qui ces rôles auraient du revenir.

L' « oubli » d'Aïssa Maïga dans tous les remerciements pour les femmes qui se sont engagées ce soir là n'en est pas un ; c'est une illustration parfaite de ce qu'elle dénonce, de l'invisibilisation des personnes racisées, voire du refus de considérer les femmes noires comme des femmes. Je ne m'étendrais pas sur ce point précis, les militantes et penseuses afrofems maîtrisent le sujet infiniment mieux que moi, mais je tenais à le soulever.

J'ai vu l'après. L'après annonce du césar du meilleur réalisateur, quand Adèle Haenel s'est levée et a exprimé sa colère, suivie immédiatement par Céline Sciamma, puis par l'équipe du Portrait de la jeune fille en feu et d'autres femmes (dont Aïssa Maïga). Florence Foresti n'est pas revenue sur scène et a publié un « écœurée » éloquent sur Instagram.

Je ne reviendrai pas en détails sur la récompense en elle-même, pour moi le message est clair : ce n'est pas le film qui est récompensé, c'est son réalisateur ; et il n'a pas été récompensé en dépit des viols, mais parce que les viols « pour bien rappeler aux femmes qui décide, qui a le pouvoir, pour bien leur faire savoir que parler ne sert à rien, pour bien les faire taire. » (@Letagere)

Et puis, surtout, j'ai vu les réactions sur Twitter. J'ai vu les réactions des victimes, la violence que cette consécration de l'impunité masculine représentait pour elles. J'ai vu la douleur, la tristesse, la colère et enfin la rage. Et au final, je crois que ce qui me tue le plus dans ces #CesarsDeLaHonte, c'est que pendant qu'un violeur multirécidiviste en cavale réfléchit tranquillement à son prochain film ; que ses soutiens et les autres violeurs et pédocriminels du milieu continuent leur carrière au calme – et rassurés – ; les victimes subissent une double peine.

D'une part, cette récompense – cette n-ième preuve que les crimes contre les femmes et les enfants ne gênent pas grand monde – est comme un coup de poing en plein visage, il faut le temps de l'encaisser. Cette affirmation de l'impunité masculine, elle blesse, elle tue.

Combien de victimes ont passé un week-end horrible, à voir des souvenirs resurgir, à se reposer les mêmes questions qu'au moment des agressions vécues (en parler ? à qui ? porter plainte ?), à se sentir coupable de ne pas avoir réagit « comme il faut » ?

Combien de victimes ont vu défiler toute la journée sur les réseaux sociaux, à la télé, dans toutes les conversations... des choses traumatisantes balancées dans la moindre précaution ?

Combien de victimes se sont senties mal en lisant le détail de ce qui est arrivé à certaines des victimes du pédocriminel récompensé vendredi ? D'ailleurs, petit aparté : sérieusement, les hommes qui racontent les détails les plus horribles des témoignages connus pour « choquer », vous êtes des connards. Ça ne convainc personne, ça ne fait que briser un peu plus les victimes qui tombent sur vos mots, tout ça pour servir votre posture d' « allié ». Et pardon, mais je ne peux pas m'empêcher d'y voir une sorte de fascination malsaine. Vous voulez lire la description détaillée de ce qui a été fait aux victimes. Vous voulez un résumé précis et « graphique ». Demandez-vous pourquoi vous voulez absolument lire ces mots.

Et en plus de ça, comme si ce n'était pas assez dur à gérer, on demande aux victimes un travail de prévention et d'éducation, mais attention, il faut le faire d'une certaine façon. On exige de nous une certaine réaction, jugée « digne », « brave » et « acceptable ».

Il faut raconter son histoire, à la demande, sans être trop véhémente. Les gens n'aiment pas les victimes énervées. On nous laisse parler, c'est déjà bien, faudrait pas en abuser. Et si on refuse de raconter, c'est qu'on a quelque chose à cacher, qu'on ment.

Il faut donner des détails, plein. Les gens aiment les détails. D'ailleurs, ils n'hésitent pas à les demander, même s'ils ne nous connaissent pas. Et ensuite, ils ne se gênent pas pour re-raconter nos histoires en repartageant ces détails, en les soulignant pour plus de « choc », sans aucune considération pour les personnes dont ils s'approprient le vécu ou pour les victimes qui le reçoivent en pleine face.

Il faut avoir une histoire parfaitement cohérente et qui ne change pas d'un iota au fil du temps. Parce que le traumatisme, les pertes de mémoire, le fait de ne pas être capable de tout raconter dès le départ, c'est pour les faibles. Et ça donne pas confiance.

Et puis, surtout, il faut être une victime parfaite. Parce que si on a bu, si on a « aguiché », si on a une vie sexuelle « trop remplie », si on ne s'habille pas comme il faut, si on ne réagit pas comme il faut, c'est notre faute.
Parce que le doute bénéficie toujours à l'agresseur.

Sauf que non.

Certain·es sentent le besoin de raconter leur histoire, je ne leur reprocherai jamais, quelle que soit la forme.
Si cet évènement honteux permet à certaines victimes de se libérer d'un poids, tant mieux. Vraiment.

Mais je refuse que ça soit une obligation. Je refuse de devoir raconter mes traumas pour avoir le droit de m'exprimer sur le sujet. Je refuse de devoir satisfaire votre curiosité malsaine au mépris de ma santé mentale pour acquérir une « légitimité ».

Vendredi soir, on a vu des femmes extrêmement fortes se mobiliser pour matérialiser dans la rue notre opposition à cette consécration d'un violeur.
On a vu une solidarité magnifique entre inconnu·es.
On a assisté à la colère juste et légitime de milliers de victimes.
Je suis persuadée que c'est le début de quelque chose, que c'est un point de bascule.

Mais soyons claires : ça sera selon nos règles, et ça n'est pas négociable.