J’ai découvert ce texte par le biais d’un rant sur Twitter (effacé depuis) et, malheureusement, il est encore d’actualité.

Avez-vous déjà été dans une maison où quelque chose n’allait visiblement pas ? Quelque chose de massivement dangereux, d’inconfortable, mais tous les gens dans la maison sont là depuis longtemps et y sont habitués ? « Ah oui, j’ai failli oublier de te prévenir, il manque une marche sur l’escalier sans éclairage ni rambarde. Mais c’est pas grave, on se souvient tous de sauter par-dessus. »

Certaines personnes sont comme cette marche manquante.

Quand j’ai écrit un article sur un violeur dans la communauté à laquelle j’appartiens, bien que je n’ai donné presque aucun détail sur l’homme à l’exception de « c’est un violeur », j’ai immédiatement reçu plusieurs emails d’autres membres de la communauté disant « oh, tu dois parler de X ». Tout le monde savait qui il était ! Des tas de gens, y compris plusieurs dans l’équipe dirigeante, ont su exactement de qui je parlais. Leur réaction n’était pas « Il y a un violeur parmi nous !?! » mais « ah oui, je parie que tu parles de notre violeur local. » Plusieurs d’entre eux ont exprimé le regret que je n’ai pas été prévenu à son propos plus tôt, parce qu’ils tentaient de mettre au courant les nouveaux discrètement. D’autres m’ont expliqué qu’ils essayaient de faire en sorte que quelqu’un garde un œil sur lui aux soirées, parce qu’il ne posait pas de problème tant qu’on se souvenait de lui assigner une baby-sitter anti-viol.

Les gens avaient tellement pris l’habitude de faire avec cet homme, de s’adapter à ses « besoins particuliers », qu’ils n’avaient pas l’impression qu’il y ait un problème urgent dans leur communauté. Ils ont fini par l’expulser, mais c’était des mois après que le fait qu’il soit un violeur et ait fait d’autres choses non éthiques sexuellement est devenu de notoriété publique.

Je pense certaines personnes de la communauté le protégeaient intentionnellement, mais que la plupart le protégeaient de facto en le traitant comme une marche manquante. Comme quelque chose auquel on est tellement habitué qu’on ne se demande jamais « et si on corrigeait réellement ça ? ». À la fin, on prend pour acquis que faire avec ce mec est dans l’ordre des choses, et que s’il blesse quelqu’un c’est la faute de celui qui n’a pas évité le danger correctement.

« Corriger » ne veut pas toujours dire rejeter la personne. (Même si dans le cas des groupes sexuels, je pense que les gens sont beaucoup trop timides avec ça. Être invité à des parties fines devrait être une preuve de confiance en votre caractère, pas un droit inaliénable.) Parfois une personne peut être « corrigée » en lui parlant franchement de son comportement, en lui donnant des règles spécifiques à suivre, ou en lui signifiant qu’il lui reste une seule chance. Il n’est pas toujours nécessaire de se débarrasser de la « marche manquante », mais il faut agir avec la personne, pas autour d’elle.

Il ne s’agit pas que de sexe. Dans presque tous les lieux de travail, il y a cette personne qui ne fait pas son travail mais dont tout le monde a pris l’habitude de rattraper les manquements. Beaucoup de groupes sociaux et de familles ont cette personne. Cette personne dont vous devez gonfler discrètement le pourboire de quelques euros (peut-être plus que quelques euros, vu comment il a parlé au serveur). Cette personne avec qui vous ne vous embêtez pas à argumenter quand il part dans une de ses diatribes. Cette personne que vous essayez vraiment de ne pas mettre en colère, parce qu’elle est tout à fait gentille tant qu’on ne la contrarie pas.

Je sais qu’on ne peut pas corriger tous ces gens et que parfois on ne peut pas les écarter non plus. Mais le moins qu’on puisse faire est de les reconnaître, et de reconnaître qu’ils sont le problème. Arrêtez de penser que votre incapacité à vous adapter à eux est le problème.

Il n’est pas non plus question que d’individus. Tous ceux qui disent « je ne voudrais pas accuser les victimes, mais les filles devraient savoir que les soirées d’étudiants ne sont pas des endroits sûrs » traitent la culture du viol comme une marche manquante. Tous ceux qui disent « c’est moche, mais seules les femmes qui ne font pas de remous réussissent professionnellement » traitent le harcèlement sexuel comme une marche manquante. Tous ceux qui disent « je n’aime pas ça non plus, mais c’est dans l’ordre des choses » et ne font rien pour questionner l’ordre des choses sautent par-dessus une marche manquante quelque part.

Réparer les escaliers est un processus long, difficile et incertain. Mais, au minimum, arrêtons de reprocher aux autres de ne pas sauter assez bien.