Vous n’avez probablement pas échappé à la polémique qui accompagne depuis quelques semaines la sortie d’À bras ouverts, le nouveau film de Philippe de Chauveron, qui a déjà commis Qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu ? en 2014.

Pour celleux qui auraient échappé à la bande annonce (je vous envie), voici le synopsis :

« Jean-Étienne Fougerole (Christian Clavier), intellectuel de gauche (sic), sort un roman intitulé À bras ouverts, qui incite les personnes les plus aisées à accueillir chez eux les familles dans le besoin. Mis face à ses contradictions sur un plateau télé, il annonce qu’il appliquera lui-même ses conseils. Le soir même, une famille de Roms sonne à sa porte… »

Si vous aviez encore le moindre doute sur le contenu du film, voici ce qui devait initialement en être le titre : Sivouplééé ! Nous pouvons également noter le choix d’Ary Abittan pour jouer le père de la famille Rom, à croire qu’il n’y a pas de Rom qui sache jouer en France ?

 

On ne peut plus rien dire…

Mais revenons à notre polémique. D’un côté, nous avons les gens qui pensent que ce film est foncièrement raciste et dangereux, et de l’autre, nous avons les parangons de la liberté d’expression, qui pensent qu’« on ne peut plus rien dire ». Un argument qui revient souvent, c’est « on n’aurait pas pu faire Rabbi Jacob en 2017 » : c’est faux.

La différence fondamentale entre Les aventures de Rabbi Jacob et les films sus-cités, c’est que là où le film de 1973 rit des racistes, les comédies françaises de ces dernières années rigolent avec eux. Je laisse le soin à Ginger Force de détailler ce point :

Dans À bras ouverts, on ne se moque pas du personnage de Christian Clavier, qui est foncièrement raciste, mais des Roms, via une série de clichés véhiculés tout au long des 90 minutes du film : dans le merveilleux univers de la comédie française du XXIe siècle, les Roms sont laids, sales, repoussants, se nourrissent de hérissons crus, mendient, mentent, volent et manipulent les braves-français-bien-de-chez-nous, et sont sexistes… Heureusement que De Chauveron a « essayé de rendre les Roms sympathiques » !

Le problème de toutes ces « comédies » qui pullulent sur nos écrans, c’est qu’au lieu de démonter les clichés pour enfoncer les personnages racistes, elles les illustrent, leur donnant une apparence de vérité. Pire, elles excusent le racisme et tentent parfois de le justifier :

Dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, tout indique que ce n’est pas grave d’être raciste envers les noir·e·s, vu qu’elleux-même le sont envers les arabes, qui le sont envers les juif·ves, qui le sont envers les chinois·es. La boucle est – presque – bouclée, tout le monde est raciste (mais jamais envers les blancs, comme quoi iels n’ont tout de même pas eu l’indécence de mettre en scène un soit-disant « racisme anti-blanc »), tout va bien !

Non.

 

La neutralité n’existe pas au cinéma

Je n’ai rien contre les personnages immoraux, sexistes, racistes, homophobes, voire tout ça à la fois. Tant qu’ils ne sont pas érigés comme modèles. Je pense qu’on peut montrer des actes profondéments immoraux dans un film, mais ils doivent être condamnés soit dans la diégèse (c’est-à-dire à l’intérieur du récit), soit via la mise en scène ou la réalisation. Or dans ces films, les personnages ne sont critiqué·e·s ni dans l’histoire, ni hors d’elle.

Histoire de ne pas toujours taper sur les mêmes films, prenons un exemple un peu plus ancien : Samba (2014) réalisé par Éric Toledano et Olivier Nakache. Pour résumer rapidement le film, il raconte la rencontre (amicale puis amoureuse) de Samba (Omar Sy), cuisinier installé en France depuis 10 ans et en attente d’un titre de séjour et Alice, ancienne DRH se remettant difficilement d’un burn-out. C’est un film sans grand intérêt, et je vais devoir spoiler pour expliquer où je veux en venir. Rendez-vous au paragraphe suivant si vous tenez absolument à ne pas vous faire divulgâcher la fin du film :

Samba tombe sur Jonas, un homme qu’il a connu au centre de rétention pour immigrés en attente de procès. Jonas est content, il a obtenu un titre de séjour. Samba, lui, est toujours en attente, et risque l’expulsion. Ils se battent, pour une histoire qui n’a rien à voir, et Jonas tombe dans la Seine et meurt. Samba garde le titre de séjour de Jonas et en profite pour vivre son histoire d’amour avec Alice. Tout finit pour le mieux.

Ce qui est montré dans cette séquence, c’est que la mort de Jonas est providentielle, c’est une bonne chose qui arrive à Samba, et tout ce qui compte c’est qu’il peut rejoindre Alice. Suis-je la seule à être choquée ? L’important est que Samba obtienne ses papiers, même s’il doit avoir du sang sur les mains ? Jonas et Samba sont interchangeables à ce point ?

Je ne pense pas qu’il existe de film neutre. Tous les choix de réalisation sont des choix, justement. Le fait de montrer ou non une scène, le point de vue adopté, les choix musicaux, tous les choix techniques (angle de prise de vue, luminosité de la scène, choix de montage…), le jeu des acteurices… Tous ces éléments servent une prise de position. Ceci est vrai pour les documentaires comme pour les fictions. Et s’il existe des maladresses de mise en scène ou de jeu, souvent dues à un manque d’information concernant le sujet abordé, il est rare que celles-ci soient reconnues par læ réalisateurice ou les acteurices.

Et, dans le cas d’À bras ouverts, la prise de position est très claire : les personnages Roms semblent avoir été écrits par un chef de comm’ du FN ; et à chaque fois que le personnage de Fougerole veut démentir un cliché, il est contredit au plan suivant.
Le film a d’ailleurs été dénoncé par Tony Gatlif et d’autres Roms : « Nous sommes déjà rejetés par la société. Il ne manquait plus pour nous détruire qu’un film qui nous présente comme des sauvages. »

Le cinéma n’existe pas dans un vacuum

Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? a fait plus de 12 millions d’entrée en France, et ce sont ces très bons résultats qui ont poussé les producteurs à envisager une suite. Les films sont très dépendants de leurs résultats en salle, il n’y a qu’à voir la franchise The Amazing Spiderman : initialement, Andrew Garfield avait signé pour 4 films !

On ne peut donc qu’espérer que le mauvais démarrage d’À bras ouverts se confirme : Les Schtroumpfs et le village perdu ont fait mieux à Paris en première semaine.

Depuis quelques mois (années ?), on assiste à deux phénomènes qui s’entre-nourrissent. D’un côté, il y a une dénonciation d’une soit-disant « ère du politiquement correct » qui menacerait la liberté d’expression ; de l’autre, sous couvert de liberté d’expression, justement, on voit se multiplier les comédies racistes, sexistes, homophobes et transphobes, qui ne s’en cachent même pas (coucou Si j’étais un homme et Telle mère, telle fille, dont la transphobie suinte jusque dans la bande annonce).

Sans vouloir jouer les diseuses de bonne aventure, je doute que cette dédiabolisation de masse des discours racistes (on pourrait également parler du traitement différencié de Philippe Poutou et Florian Philippot à la télévision, par exemple) soit sans influence sur les prochaines élections…

Le cinéma est et a toujours été politique, à vous de voir pour qui votre porte-monnaie va voter.