Séries

Je crois que la fin de Breaking Bad est l’occasion rêvée de publier un article qui me trotte dans la tête depuis un bon moment. Je passe énormément de temps à lire ou discuter à propos du cinéma, et, il y a une chose que je vois revenir assez régulièrement et qui a le don de me mettre hors de moi : l’idée reçue comme quoi les séries ne seraient que du sous-cinéma, quelque chose d’agréable à regarder, d’addictif, mais d’objectivement assez moyen.

Un peu comme le jeu vidéo, les séries télévisées ont une image de divertissement populaire, dans tout ce que le terme peut avoir de négatif, et, si leur image s’est améliorée depuis quelques années, ne sont toujours pas vues comme un centre d’intérêt à mettre en avant dans un contexte sérieux.

Mea culpa, j’ai longtemps eu une mauvaise image des séries. Je pensais assez bêtement qu’elles se divisaient en trois catégories : les séries pour ados, les séries policières françaises et les soap opera. Vu comme ça, il faut avouer que…

Ma première claque a été 24h chrono dont j’ai suivi la première saison avec ferveur. Je sais que beaucoup de gens ont été déçus de l’évolution de la série (j’ai arrêté à la deuxième saison), mais il faut lui reconnaître un parti pris très intéressant : l’unité de temps. Pour les deux du fond qui ne connaissent pas 24, sa principale particularité c’est que l’action se déroule “en temps réel”, c’est-à-dire que chaque saison de 24 épisodes couvre une période de 24 heures. On voit l’action “en direct”, avec parfois des split screens pour pouvoir suivre plusieurs personnages en même temps.

24h chrono

24 heures chronos, Fox

En plus de cette particularité formelle, 24 a marqué les esprits grâce à son sujet. Traiter le sujet du terrorisme en 2001, juste après les attentats du World Trade Center était délicat, et je trouve que 24 s’en est bien tiré (sur la première saison en tout cas, pour la suite, je suis obligée de croire les fans parmi mes amis), surtout en comparaison de la manière dont le sujet a été “traité” au cinéma, dans Farenheit 9/11 de Michael Moore ou World Trade Center d’Oliver Stone par exemple, pour ne citer que deux des films les plus ratés sur le sujet.

J’ai l’impression que les sujets délicats sont traités plus rapidement dans les séries qu’au cinéma. Je ne sais pas si c’est une volonté des scénaristes, une question de budget / lourdeur de la production (qui pousse à prendre moins de risques au cinéma, j’y reviendrai plus tard), une diffusion pour un public ciblé sur un support adapté, ou si c’est dû à la nature des séries, qui sont d’une certaine manière plus proches de nous.

Cette proximité avec le public est sûrement due au fait qu’on regarde les séries chez nous, régulièrement, elles font partie de notre routine, s’immiscent dans notre vie. Cela leur permet d’être un moteur d’évolution de la société, à un rythme plus rapide que le cinéma. Queer as Folk et the L Word, le président noir de 24 ou, référence moins glorieuse, le couple gay de Plus belle la vie ont, je pense, joué un rôle dans l’évolution des mœurs.

Queer as folk

Queer as folk, Showtime

Les contraintes, moteurs de création ?

Je crois qu’une des plus grandes qualités de ce support, c’est qu’il est très contraignant. En termes de temps notamment. Une série, c’est une histoire complètement morcellée, découpée en saisons, puis en épisodes, eux mêmes régulièrement interrompus par des publicités. Cela oblige les scénaristes à s’adapter, à jouer sur le rythme, à utiliser des cliffhangers…

Parfois, les scénaristes peinent à utiliser ces contraintes à leur avantage, et on sent que les histoires ont été distordues pour correspondre aux durées prévues. Ca peut donner des saisons trop longues d’un ou deux épisodes, ou bien des séries qui reprennent toujours le même schéma (j’adore House M.D., mais les épisodes sont presque tous construits exactement de la même manière).

House M.D.

House M.D., Fox

Toutefois, certaines séries tirent pleinement partie des contraintes temporelles. Kaamelott par exemple a évolué en même temps que son format, ou plutôt a fait évoluer son format en même temps que ses ambitions et la confiance accordée par M6. D’une série extrêmement courte (3min30) qui se contente de mettre en scène des gags dans un univers original, elle est passée à une fresque épique, beaucoup plus complexe voire torturée, avec des épisodes plus longs (44min) et un projet de film pour clôturer l’histoire.

D’autres séries profitent d’un changement de saison pour effectuer des modifications drastiques, comme par exemple American Horror Story qui propose un lieu, des personnages et une histoire totalement différente à chaque saison, le seul lien étant le genre horrorifique ; ou bien Skins, qui propose plusieurs « générations », avec un changement de personnages toutes les 2 saisons. L’exemple de Doctor Who est aussi intéressant, avec 33 saisons en tout (63-89, 2005-…), et pas moins de 12 Docteurs. Les niveaux de découpages de la série ne se limitent pas à épisode et saison, puisqu’on peut aussi compter chaque Docteur comme une période, et que les premières saisons étaient composées de plusieurs « cycles » de quelques épisodes.

House of Cards va plus loin, en faisant tout simplement exploser la plupart des contraintes inhérentes aux séries, en diffusant d’un seul coup la totalité de la saison 1, ce qui a affranchi les scénaristes des obligations habituelles au niveau du rythme, et leur a permis de construire le déroulement de la saison sans cliffhanger, sans modification artificielle du rythme. Je vous conseille d’ailleurs cette vidéo du discours d’inauguration du festival de télévision d’Edimbourg de Kevin Spacey :

Voici la traduction de mon passage préféré, à 24:50 (la traduction intégrale est disponible ici)

Clairement, le succès du modèle Netflix – sortir toute la saison de House of Cards d’un coup – a prouvé une chose : l’audience veut avoir le contrôle. Ils veulent la liberté. S’ils veulent se goinfrer, comme ils l’ont fait sur House of Cards et beaucoup d’autres séries, laissons les se goinfrer !Sérieusement, je suis incapable de dire combien de personnes m’ont arrêté dans la rue pour me dire “merci, vous avez aspiré 3 jours de ma vie !”

Avec cette nouvelle forme de distribution, nous avons montré que nous avons appris la leçon que l’industrie de la musique n’a pas voulu comprendre : Donnez aux gens ce qu’ils veulent, quand ils le veulent, sous la forme de leur choix et à un prix raisonnable, et ils seront plus enclin à payer qu’à le voler. Bien sûr, certains continueront à le voler, mais je pense que nous pouvons mettre un coup au piratage.

Le cinéma, trop frileux ?

Il suffit de regarder les sorties ciné chaque semaine pour se rendre compte que les producteurs ne sont pas très aventureux (en France et aux USA en tout cas). Combien de comédie romantique, de film d’action no brain, de buddy-movie, de comédie à la Very Bad Trip par an ? Il est possible de voir des oeuvres originales, risquées, engagées, mais il faut souvent partir à l’étranger, dans les circuits indépendants / alternatifs ou chercher du côté des réalisateurs à la carrière bien établie, qui peuvent se permettre d’imposer leurs choix aux studios. Par exemple, Killer Joe, un des meilleurs films sortis l’an dernier, et l’un des plus ”osé”, a été réalisé par William Friedkin, dont les succès avec l’Exorciste ou French Connection ont du rassurer les producteurs.

Killer Joe

Killer Joe, William Friedkin

Produire un pilote est coûteux, il s’agit souvent de l’épisode le plus cher de la série (construction des décors etc). Par exemple, selon Allociné, le pilote de Boardwalk Empire aurait coûté 18 millions de dollars, pour un total de 65 millions sur la saison complète. Il s’agit d’un investissement non négligeable pour une chaîne de télévision, mais, qui peut être sacrément rentable : un film pourra donner lieu à 6 ou 7 suites au mieux (Police Academy, Halloween…) là où une série peut durer des années, avoir des spin-off (les Experts, Law & orderStargate, les séries AB Production…), voire dériver en films (Star Trek, pour ne citer qu’un des exemples les plus probants).

Si on ajoute à ces considérations financières le fait que les cibles peuvent être beaucoup moins larges, dans le cas de séries diffusées sur des “petites chaînes” par exemple, il est tout à fait possible de créer une série dont le thème n’intéressera qu’une petite part de la population, comme le fait par exemple Sundance Channel avec les séries Top of the Lake et Rectify.

Rectify, par exemple, raconte l’histoire de Daniel Holden qui a été accusé du viol et du meurtre de sa petite amie l’été de ses 18 ans et a été condamné à la peine de mort. 19 ans plus tard, il est libéré (mais pas innocenté) grâce à de nouvelles preuves ADN. On suit alors les premiers jours de son retour dans sa ville natale, où tout le monde le croit coupable. Le sujet n’est pas franchement grand public, le traitement est très particulier (c’est une série contemplative, très lente, très verbeuse), et pourtant Rectify a trouvé son public.

Rectify

Rectify, Sundance Channel

L’impression que tout ça me donne, c’est que le cinéma devient de plus en plus grand public, un divertissement bête et méchant basé sur les franchises, l’appel aux bas instincts et les placements produits pendant que les séries s’adaptent à un public de plus en plus exigeant (et volatile). De la même manière qu’au cinéma, avec certaines réalisateurs ou certaines franchises, on a la garantie de voir un divertissement calibré et de qualité plutôt discutable (au hasard, Uwe Boll, Michael Bay, Fast&Furious…), certains network ou créateurs de séries sont une garantie de qualité (toujours au hasard, HBO, Aaron Sorkins, Alan Ball…).

D’ailleurs, de nombreuses personnalités du cinéma se sont aventurées dans les séries, que ça soit Spielberg & Tom Hanks en tant que créateurs sur Band of Brothers, Al Pacino & Meryl Streep dans Angels in America, Glenn Close dans Damages ou Mads Mikkelsen dans Hannibal. Pour moi, c’est à la fois une preuve qu’on accorde de plus en plus d’importance à la qualité des séries (écriture, réalisation, jeu d’acteurs…) et un signe du “transfert” qui s’opère entre le cinéma et les séries.

Beaucoup de personnes se sont d’ailleurs interrogées sur la nature exacte de Top of the Lake, le projet de la réalisatrice Jane Campion. Mini-série en 7 épisodes ou film de 6h diffusé en plusieurs fois ? Entre les films en plusieurs parties (Kill Bill par exemple) et les mini séries, on a parfois la même durée, la même qualité, et la seule différence notable devient le support de diffusion.

Galerie de personnages

J’aime les personnages complexes, j’aime quand on leur laisse le temps d’évoluer, de s’affirmer, de faire des erreurs, de mûrir… Et il faut avouer qu’il est plus simple de le faire dans une série de plusieurs dizaines d’épisodes que dans un film de 90 minutes. Pour voir une série qui prend le temps de développer intelligemment les relations entre ses personnages, il suffit de regarder Six Feet Under d’Alan Ball ou Oz de Tom Fontana, qui nous permettent de suivre de nombreux personnages, pour certains sur plusieurs années, et de voir leurs relations se développer. C’est quelque chose que je trouve dans la littérature (j’adore suivre la vie d’un personnage de sa naissance à sa mort comme dans Le Monde selon Garp de John Irving) et qui me manque souvent au cinéma. Ce n’est pas pour rien que les deux histoires d’amour qui m’ont le plus touché dans tout ce que j’ai vu au cinéma et à la télévision sont dans Oz et Queer as Folk 🙂

Oz

Oz, HBO

Certaines séries, comme Breaking Bad, nous permettent de voir des personnages évoluer considérablement, si bien qu’il est choquant de revoir le pilote une fois la série finie, car ils sont méconnaissables. En fait, dans beaucoup de cas, le spectateur évolue en même temps que le personnage. Pour citer ma critique d’Oz :

On « arrive » à Oz en même temps que Tobias Beecher, un type normal qui est là plus par malchance qu’autre chose, et c’est notre porte d’entrée dans Em City, le seul moyen de s’identifier un peu au départ… Et puis, une fois qu’on a regardé les 6 saisons, qu’on a passé quelques années avec eux, on se rend compte que notre regard a totalement changé, et qu’on a évolué tout autant que Toby. On a le sentiment d’avoir été un des leurs, et on en est plutôt fier.

Comme je le disais plus haut, les séries sont en quelque sorte plus proches de nous que le cinéma, et le fait de suivre les mêmes personnages pendant parfois des centaines d’épisodes fait que nous nous impliquons émotionnellement. Le dernier épisode de la dernière saison de Six Feet Under est sûrement la fiction la plus émouvante que j’ai jamais vue. D’accord, j’ai pleuré devant Le Tombeau des Lucioles, mais j’étais beaucoup moins attachée à ces deux gamins qu’à la famille Fisher, avec qui j’ai partagé 5 années de vie commune.

Six feet under

Six Feet Under, HBO

Le dernier point dont je voudrais parler, c’est l’aspect communautaire des séries. Que ça soit Doctor Who, Glee, Sherlock, The Big Bang Theory,Urgences ou The Simpsons, la plupart des séries ont des communautés de fans. Je me souviens, au plus fort de Lost, des discussions enflammées qui duraient des heures entre mes camarades fans de la série d’ABC. Hypothèses hasardeuses, folles théories, tout était bon pour tromper l’attente entre deux épisodes. C’était assez drôle de suivre la série par ce biais, d’ailleurs, entre les ours blancs, les flashforwards et les chiffres magiques, je ne suis pas sûre d’avoir compris grand chose à Lost, mais j’ai bien rigolé !

Je dois avouer être fascinée par l’inventivité et la créativité des amateurs de séries quand il s’agit de rendre hommage à leurs shows préférés. Entre les fanfictions sur Sherlock ou Supernatural, les cartes Minecraft qui reproduisent l’univers de Game of Thrones (ok, ici, il peut s’agir de fans des livres) et les détournements, il y a de quoi faire !

Les communautés de fans peuvent même avoir des influences complètement innatendues, comme le prouvent les Trekkies et la Nasa :

Devant être à l’origine nommée Constitution, la navette fut rebaptisée Enterprise en référence au vaisseau spatial de la série télévisée Star Trek après une campagne massive de fans (200 000 lettres).

Source : Wikipedia

En résumé, je trouve dommage qu’il y ait une « classification » des domaines culturels, comme si la littérature ou le cinéma étaient nécessairement de meilleur qualité que les bandes dessinées ou les séries. Il suffit de comparer Twilight et Fast & Furious à Maus et The Wire pour se rendre compte que c’est complètement faux.

Je me permet de finir cet article par une liste de séries que j’apprécie beaucoup et que je conseille, et je suis bien entendu intéressée par toute suggestion de série à regarder 😉

Mes 10 séries préférées

Les séries qui valent le coup d’oeil

Les séries que je vais regarder dans les mois à venir