Gatsby le magnifique

J’ai lu Gatsby le magnifique pour ne pas découvrir un des plus grands classiques de la littérature américaine à travers le prisme du film de Baz Lurhmann, qui, si il a un univers visuel intéressant, n’est pas vraiment le meilleur raconteur d’histoire qui soit.

L’esthétique outrancière du cinéma de Lurhmann me paraissait à priori adaptée à la débauche de luxe des soirées de Gatsby, mais j’avais peur que le film se contente de raconter l’histoire de Gatsby, en oubliant la dimension universelle du roman.

Beaucoup de choses ont été écrites sur le chef d’oeuvre de Francis Scott Fitzgerald, par des gens qui l’ont certainement infiniment mieux compris qu moi, et ce qui revient le plus souvent, ce sont les références au rêve américain, à la Lost Generation et au jazz.

Je doute qu’il soit possible de retranscrire le roman de Fitzgerald sur grand écran dans toute sa profondeur ; et faire de Gatsby le magnfique un film tape-à-l’oeil, se contentant de raconter l’histoire d’amour tragique d’un jeune millionaire porté sur la fête, serait assurément du gâchis.

Ce qui fait la force de Gatsby pour moi, ce ne sont pas les personnages, après tout un peu superficiels, mais l’ambiance, le style, le sous-texte… Et je doute que tout cela soit transposable à l’écran, surtout par Baz Lurhmann.

C’est donc très septique que je suis allée voir Gatsby. Et, sans surprise, j’ai détesté. Je ne vois rien de sauvable dans ce film, mis à part le jeu de Leonardo DiCaprio, impeccable comme toujours.

Je ne sais même pas par où commencer pour lister tout ce qui ne va pas.

Dans l’absolu, l’histoire de Gatsby est respectée. Le seul changement majeur est la contextualisation du personnage de Nick Carraway. Le film s’ouvre sur une séance de psychothérapie dans un sanatorium où Nick Carraway se trouve pour « alcoolisme avancé, anxiété, dépression ». Son psychologue lui conseille alors d’écrire, pour exorciser ses démons. Ceci étant la manière très subtile de Baz Lurhmann de nous expliquer que Francis Scott Fitzgerald = Nick Carraway (ce qui, comme je l’ai lu dans une critique, est la seule explication possible au choix de Tobey Maguire pour le rôle de Nick…).

Gatsby le magnifique

En dehors de ce changement, toutes les scènes du livre sont reprises, dans l’ordre, et le moindre détails du livre est montré tel quel à l’écran. Lors de l’après-midi que Nick, Tom, Myrtle et les autres passent dans l’appartement, il est précisé dans le livre que Chester McKee a une pointe de savon sur la joue, et que Nick « pri[t] son mouchoir pour effacer la petite pointe de savon séché qui décorait sa joue et [l]’avait perturbé toute la soirée ». Dans le film, on voit distinctement Nick enlever un morceau de savon de la joue du photographe. Il en est de même pour plein de « détails ».

C’est pour moi le soucis majeur du film. Le livre est reprit au lieu d’être adapté. Il ne suffit pas de faire réciter aux personnages des phrases entières du livre pour le respecter. Faire dire en voix off au narrateur la moitié des descriptions du livre ne veut pas dire qu’on en reprend l’essence. Cette manière de faire peut donner un résultat passable sur un texte « simple », sur un roman dont le seul intérêt est l’histoire, où seules les actions des personnages comptent, sans aucune portée symbolique, sans sous texte. Mais pour Gatsby ! Baz Lurhmann n’a visiblement rien compris à l’oeuvre qu’il a massacré.

Restait donc la possibilité de voir un triangle amoureux dans les années 20, sur fond de jazz et de prohibition. Oui, mais non. L’anachronisme, musical ou autre, quand il est bien utilisé, est un outil très intéressant, que j’apprécie. Là, tous les choix musicaux étaient ridicules et empêchaient toute immersion. Je n’ai compris ni les choix de morceaux, ni leur remix, ni le mixage audio. Gatsby, c’est une espèce de bouillie sonore continue, au milieu de laquelle on reconnait parfois quelques notes ou une voix. Je n’avais pas autant été gênée par une bande son depuis Sherlock Holmes 2 l’an dernier.

Visuellement, Lurhmann en fait des caisses. Pour la première apparition de Gatsby, il a essayé d’illustrer le mot « le magnifique » à grand renfort de contre plongée, de décors grandiloquents et de feux d’artifices (la qualité des effets spéciaux m’a rappelé le massacre d’Oz par Raimi…). Le résultat ? Ridicule. Jay Gatsby est un personnage mythique, il dégage une espèce d’aura, de mystère… Et ça ne ressort absolument pas dans le film. La prestation de DiCaprio est bonne, mais il est complètement étouffé par la débauche d’effets visuels vomitifs et de mauvais goût. La mise en scène est prétentieuse, pompeuse, et la qualité ne suit même pas (quelques mouvements de caméra m’ont franchement choquée, je me souviens d’un travelling de la maison de Tom & Daisy à la jetée de Gatsby pendant lequel la caméra « décroche » à deux reprises, dans un mouvement tout sauf naturel). Je ne parlerai même pas de la stéréoscopie, je n’ai vu le film en 3D que pour des raisons d’horaires de séances.

Enfin, le Gatsby de Lurhmann est rempli de tics visuels, d’effets racoleurs, qui sont autant de mauvais choix d’adaptation : les effets de texte en incrustation, pour bien nous rappeler qu’il respecte l’histoire à la lettre et qu’il pense que Nick Carraway est un double de Fitzgerald sont lourds, inutiles, et de mauvais goût (là où, par exemple, dans le Sherlock de la BBC ils sont une très bonne idée bien exploitée) ; et, plus que tout, les nombreux plans montrant la lumière verte au bout de la jetée de Daisy sont insupportables. Cette lumière qui pulse dans le brouillard est un symbole de l’amour de Gatsby, une image, c’est un élément très fort du roman, et le prendre au premier degré, nous montrer bêtement une lanterne au bout d’une jetée, c’est admettre publiquement qu’on n’a absolument pas compris Gatsby le magnifique.